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Hold'em Romance (fold) Macadam Poker (raise) : deux livres poker en chronique
Écrit par Jeremy
Malgré la professionnalisation galopante et le star-system, il y a dans le monde du poker un côté bricolé, do it yourself, qui se ressent à de nombreux niveaux. Coverages amateurs, échanges de mains et de questions théoriques sur les forums, radios et webzines qui marchent à l'envie (suivez notre regard...).

Aussi, pour inaugurer cette rubrique livres, quoi de mieux que deux récits auto-édités ? En marge de l'inévitable Rentrée Littéraire, Chiplead vous propose de (re)découvrir deux bouquins bricolés autour du poker. Et si notre point de vue est parfois dur, merci aux auteurs d'avoir joué le jeu et nous avoir fait parvenir leurs pages.


Hold'em Romance de Robert Galès


Soit l'histoire d'un jeune chauffeur-livreur de banlieue parisienne, mal dans sa peau et solitaire, qui va se découvrir un don pour le poker en même temps que les affres du sexe et de l'Amouuur - au début de l'histoire, il n'a pas de pc, il est vierge - alors qu'à Las Vegas, on suit des pros des high stakes et des flics autour d'une histoire de pédophilie et de traffic d'organes. Bien sûr, tout est lié...

Une bluette, un récit d'ascension dans les coulisses du poker, une histoire de vengeance et roman policier en même temps.

Ca commence très bien, par une description de Las Vegas pittoresque et originale juste ce qu'il faut. Mais d'emblée, tout un tas de défauts sautent aux yeux. Fautes de typographie, fautes de syntaxe, et, plus grave, fautes d'accord de temps dans la narration et dialogues dysfonctionnels. Comme par exemple le personnage principal qui parle à haute voix, tout seul et se dit :

- Mais que se passait-il ? Ai-je changé pour connaître tout ces chamboulements ?

Traduction svp ? On arrive à suivre l'intrigue - plutôt honnête - mais on est en permanence déstabilisé par des descriptions de caractères qui ne mènent nulle part, une structure générale qui s'éparpille, de la capillotraction et un style général qu'on qualifierait de pas très inspiré (pour faire soft). Même au niveau du poker, c'est bof bof. Peu de technique, beaucoup de remplissage, une peinture superficielle du milieu. Et aux 2/3 du roman, l'auteur grimpe sur le narrateur et se met à pédaler en roue libre.

Exit toute vraisemblance dans la caractérisation des personnages (ce qui fait qu'ils parlent et agissent "vrai" selon leurs caractères) : on lit du "espèce de catin !" dans la bouche de djeunes de 20 ans. Alors que l'histoire doit avancer, Robert Galès préfère intercaler des copies de rédactions scolaires de son personnage enfant, qu'on soupçonne autobiographiques - ce ne serait pas gênant s'ils n'étaient complétement ineptes. Il faudra m'expliquer en quoi le récit de la mort de son chien éclaire le personnage alors qu'il doit choisir entre trois nanas, s'apprête à jouer le tournoi de sa vie et que par ailleurs l'intrigue secondaire policière patine. Les situations s'empilent dans un puzzle grotesque (notamment la love story), arrive la fin, et l'auteur ne cherche même plus à se cacher en livrant un hommage appuyé à ses grands-parents (à travers une rédaction, encore). En une phrase comme en 10 : mais c'est quoi ce bordel ? Comme si le premier brouillon du manuscrit était directement passé sous les rotatives de l'imprimeur.

Produire des livres comme on produit des sacs de ciment

Le pourquoi du comment d'un tel gâchis est presque plus intéressant que le bouquin lui-même. Sa genèse est facilement trouvable sur le blog de l'auteur, superviseur dans un centre de tri de La Poste. C'est à l'issue d'un concours organisé par un site internet (Plurielles.fr) et une plateforme d'édition (Books On demand) que ce blogger s'est vu proposer la publication d'un roman. Par "plateforme d'édition", il faut entendre ces boîtes spécialisées dans le compte d'auteur, et qui publieraient tout et n'importe quoi (y compris les archives de vos courses au supermarché) pourvu qu'on allonge la thune. J'ai par exemple reçu d'une boîte similaire une "chose" de 250 pages intitulée "Le Mal Religieux ou L'APOCALYPSE, maintenant", tout bonnement de la loghorée en pages.

Bref, là où une maison d'édition digne de ce nom accompagne son auteur de bout en bout et où le directeur littéraire / de collection peut retravailler le texte avec lui, Books On Demand a exigé de Galès qu'il lui fournisse un manuscrit en quelques semaines pour pouvoir être présenté au Salon du Livre de Paris. Les corrections et relectures n'étant pas comprises dans le forfait...

"Ouf, j'ai enfin pu terminer à temps mon manuscrit. La maison d'édition m'avait demandé le texte final pour fin janvier et puis ce fut pour cette semaine. J'ai mis un point final à mon écriture forcenée hier. 133 pages en moins de 10 jours" écrivait Galès sur son blog.

133 pages en moins de 10 jours. Nom de Zeus. Tout s'éclaire.

Je suis en colère qu'un site aie apporté son concours à une entreprise qui vend des livres comme d'autres sont dans le business des sacs de ciment ou des roulements à billes pour tracteurs. Je suis en colère, parce que pris dans le détail, le roman offre de bons passages et le style est par moments prometteur : avec un peu plus de temps et de professionnalisme, Hold'em Romance aurait pu donner quelque chose de très honorable. Je n'en voudrais à personne d'y voir une lecture divertissante, d'ailleurs. Néanmoins je suis en colère, parce que tout cela démontre d'un irrespect total des lecteurs et de l'auteur - après un premier tirage de complaisance, je suppose que les rééditions sont de sa poche. Du gâchis.

Macadam Poker d'Anouck Vilotte


Viviane, la vingtaine bien entamée, plaque une vie de couple moribonde pour de nouveaux horizons. Un quidam rencontré sur le net lui parle du poker, la miss s'y essaie... et c'est l'engrenage. Ou comment une nana ordinaire passe de chrysalide à papillon en plongeant dans le milieu du poker...

Pas un mot de travers, des phrases ciselées, parfois trop (une explosion "cytoplasmique", une caresse "éolienne", lit-on). Bon, ça c'est dit en passant - et hors contexte - mais la gêne se dissipe vite. Car Anouck est certainement de la génération à la fois habituée des forums et élevée par l'image. Aussi elle ne s'embarrasse pas longtemps de descriptions hasardeuses, va à l'essentiel, et, sans révolutionner les belles lettres, touche souvent très juste.

"Internet c'est l'autre pays du pur arabica, berceau de tous les paradoxes où l'on rencontre sans voir, où l'on aime sans connaître, où l'on échange sans partage, l'outil de tous ceux qui ont quelque chose à chercher, la vaste toile dans laquelle j'ai noyé ma solitude".

A la testostérone qui transpire autour des tables, aux égos hypertrophiés de certains joueurs de tournoi, aux concours de quéquette et à la revanche fantasmatique sur le père*, Anouck oppose un point de vue d'une féminité assumée et pour ne pas dire à fleur de peau. Comprenez : les pages de Macadam Poker respirent la sensibilité, et la description de l'univers pokéristique prend un joli coup de frais en comparaison de ce qu'on a pu lire jusque là - on pense surtout aux nombreux récits de Vegas sur les forums.

Ce qui n'empêche pas l'immersion dans les cartes, autour des felts, dans la compétition et les rencontres pokéristiques. Anouck sait de quoi elle parle, son deuxième alter ego après Viviane se nomme Hella, l'un des piliers du Club Poker. Il y a un peu-beaucoup-passionnément d'elle-même dans le récit ; il y a aussi des expériences qu'elles a prises à droite et à gauche. Et la mayonnaise prend. Quand bien même, abusant de l'ellipse et de la structure "journal de bord" en de courts chapitres (même pas 10 pages pour les plus longs, et c'est écrit gros) elle prend le risque de perdre un peu son lecteur. Le passage de "je-suis seule-chez-moi-dans-la-loose" à "Daniel-en-route-vers-la-victoire-du-Main-Event" à "Je-couvre-le-PPT" est ainsi particulièrement frustrant, tant l'auteur nous laisse dans le flou sur le chemin qu'a pris notre héroïne pour en arriver là.

Malgré ces légères réserves, son récit-puzzle évoque avec un talent certain les différents moments du poker, découverte, libre-addiction, doutes, jeu en roue libre puis méta game, en passant par le mode croupière puis reporter. Et pour une fois, les descriptions de mains jouées n'ont pas à rougir. Le tout accompagné de lexiques qui faciliteront la lecture aux néophytes.

Anouck/Hella a bricolé sa propre maison d'édition. Il paraît qu'elle a deux suites de Macadam sur le feu. Espérons qu'elle aura autant de flair et d'envie pour faire découvrir d'autres talents, parmi la masse des poker-addicts jamais bien loin d'un carnet et d'un stylo.

*Ne riez pas : c'est comme ça que certains psy expliquent l'addiction de certains jeunes au poker, et c'est l'un des ressorts sous-jacents d'Hold'em Romance.

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