
Pour beaucoup de gens étrangers au milieu, les joueurs de poker sont des gamblers, des accros au jeu qui ne respectent pas l'argent. Ceux qui en vivent sont simplement les plus chanceux.
Ces derniers temps, le phénomène poker a conduit certains gouvernements à s'intéresser à la question, et le poker commence à être reconnu comme un jeu d'habileté, et non plus comme un jeu de hasard.
Il est possible d'aller plus loin. Le joueur de poker professionnel est à la fois un investisseur, une entreprise et il peut devenir produit.
Le joueur de poker est un investisseur.Jouer au poker ressemble beaucoup à investir de l'argent en bourse. Dans les deux cas, il s'agit d'injecter des capitaux, dans des placements qui sont sensés rapporter de l'argent à court terme, à moyen terme ou à long terme. Il y a des placements qui présentent un risque assez faible, mais qui rapportent également assez peu. Sur plusieurs parties, le joueur ne gagnera ou perdra que rarement une part importante de son placement. Ce type de placement est le Sit and Go une table. Neuf ou Dix joueurs sont au départ, les trois premiers sont payés. A dix joueurs, le premier gagne 5 fois sa mise de départ, le second gagne 3 fois sa mise, et le troisième gagne deux fois sa mise. Sur le long terme, les meilleurs joueurs parviennent à attendre un retour sur investissement autour de 10%. L'investissement en temps est modéré, un tournoi à une table durant rarement plus d'une heure et demie.

Les tournois multi-tables sont des placements où le joueur peut gagner beaucoup plus mais moins souvent. Le vainqueur d'un tournoi gagne en général entre 20 et 30% de la cagnotte (le prizepool). Le nombre de joueurs peut aller d'une vingtaine à plusieurs milliers. En général, entre 10% et 15% des joueurs sont payés. Les premiers payés gagnent aux alentours de deux fois leur mise, alors que le vainqueur sur un tournoi à 2000 joueurs va gagner environ 500 fois sa mise. La plupart du temps, seule la table finale rapporte gros. Plus il y a de joueurs au départ, plus les gains sont importants, plus il est difficile de se hisser en table finale. L'habileté des joueurs s'exprime sur le long terme, et l'investissement en temps est important. Il n'y a rien de plus décevant pour un joueur de tournoi de passer des heures dans un tournoi multi-table pour finir 25ème, et enregistrer un gain modeste alors qu'il commençait à sentir l'odeur du jackpot. Les meilleurs joueurs de tournois peuvent espérer un retour sur investissement sur le long terme qui dépasse les 100%.
Le cash game. Le cash est la forme de jeu a priori la plus volatile et la plus dangereuse. Ce sont des parties libres où la taille des mises obligatoires (blindes) est fixe. Les joueurs achètent en général des caves de 100 blindes, peuvent racheter autant de caves qu'ils veulent s’ils perdent, et quittent la table quand ils veulent. Il est possible de tripler sa cave de départ sur un coup, comme de perdre tous ces profits surun coup.
Dans tous les cas, plus un joueur est fort et plus il joue avec des joueurs faibles, plus sa variance sera faible. Plus les parties sont agressives et les adversaires compétents, plus la variance sera importante.
Le format des différents types de parties va ressembler aux différents types de supports en bourse : placement monétaire, obligations, actions.
La qualité du placement, sa rentabilité, dépend de la compétence du joueur par rapport à celle de ses adversaires.
Au niveau macroscopique, c'est à dire au niveau du type de partie qu'il choisit, et de la qualité des adversaires supposés, le joueur de poker choisit un type de support (Monétaire, Obligation, Action), estime un retour sur investissement. Plus le placement est risqué, plus le joueur devra veiller à engager une part réduite de son capital, c'est à dire sa bankroll.
Au niveau microscopique, c'est à dire à chaque mise, le joueur a également une activité d'investisseur. Ce qu'il va miser est ce qu'il risque, le pot est ce qu'il peut gagner. L'habileté du joueur de poker est de savoir estimer ses chances de gagner le coup, en le volant ou en ayant la meilleure main, et de vérifier que ses chances de gagner sont meilleurs que la cote du pot. Le joueur qui va prendre le plus de bonnes décisions est celui qui gagnera le plus sur le long terme. Comme en bourse, il y a un coté aléatoire. A la table, un joueur de poker cherche à se mettre dans des situations qui lui rapportent de l'argent sur le long terme. Il cherche à optimiser son espérance de gain.
La qualité d'un placement a posteriori n'est pas liée au fait que le joueur a eu de la chance ou pas. Cette qualité est directement liée au fait que le joueur a pris plus de bonnes décisions que ses adversaires. C'est pourquoi les meilleurs joueurs professionnels se mettent rarement en colère contre les cartes qui apparaissent après leur prise de décision. S'ils se mettent en colère, se sera le plus souvent contre eux car ils ont pris une mauvaise décision. Et si jamais le ou les joueurs adverses ne se comportent pas comme il était prévu, c'est que la situation a été mal évaluée.
L'activité d'un joueur de poker se compare à celle d’une entreprise.
La trésorerie : De la même façon qu'une entreprise a besoin de fonds pour payer ses fournisseurs, ses employés et subvenir aux frais de fonctionnement, le joueur de poker a besoin de fonds pour payer ses buy ins de cash game ou de tournois (fournisseurs), son salaire (s'il est professionnel), et prendre en compte ses besoins en terme de frais de fonctionnement : l'équipement informatique pour jouer dans de bonnes conditions, le nombre de tables qui a été choisi online, le tracker, le coach, les sites de coaching, les déplacements et l'hébergement pour les tournois live.
L'étude de marché : Tout comme le chef d'entreprise essaye de trouver un domaine où il y aura de bons clients et une concurrence faible, le joueur de poker va soigner la sélection de ses parties. End'autres termes, il va rechercher des zones très précises où il a de bonnes parts de marché. La caractérisation de ces niches, ou de ces spots pour utiliser un jargon plus proche du poker, va se faire en précisant la room, le créneau horaire, la limite, le type de partie et éventuellement la période de l'année. Cette caractérisation est macroscopique, dans le sens où il se peut que la niche caractérisée soit bonne 80% du temps, mais que de temps en temps, le créneau ne soit pas si bon que cela. Le joueur devra donc se poser la question régulièrement, et revoir parfois son jugement en temps réel. Cette vigilance permet aussi de se rendre compte de la détérioration d'un marché, et peut avoir pour conséquence de refaire une étude de marché plus large pour chercher un meilleur spot. Bien évidemment, sur les tables de poker, les clients sont les mauvais joueurs, les fishs, et la concurrence est les bons joueurs.
La formation : Le travail de son jeu. Le chef d'entreprise se doit de donner à ses ressources humaines (lui-même) les meilleures techniques de vente et les meilleures défenses contre la concurrence. Le joueur de poker doit se poser en permanence des questions quat à la qualité de son jeu, et progresser techniquement dans tous les aspects qui font d'un joueur un bon joueur de poker. Son objectif est d'augmenter la compétence des ressources humaines et des forces vives de l'entreprise, d'approfondir de nouveaux concepts et de nouvelles techniques, de les mettre en pratique et d'avoir une concentration accrue sur ces points spécifiques jusqu'au moment où ces points seront maîtrisés et acquis.
Recherche et développement (R&D) et veille technologique. Une entreprise qui se contente de maîtriser les techniques qui sont connues de tous finira par connaître des difficultés parce que ces techniques finiront par être dépassées par de nouvelles plus performantes. Le poker est un jeu en plein essor, et les meilleurs joueurs réfléchissent en permanence sur de nouvelles stratégies pour exploiter les tendances les plus répandues parmi la masse des joueurs. Chaque joueur ambitieux, même s'il n'a pas les capacités créatives ou les compétences pour inventer de nouvelles stratégies (R&D) devrait au moins se tenir au courant des nouvelles techniques et des nouveaux concepts qui apparaissent ici et là, comprendre dans quelles conditions ils sont utilisés (veille technologique). Si le chef d'entreprise juge que la maîtrise de ces techniques peut apporter un plus à son activité, il devrait s'empresser de mettre ses ressources (lui même) en formation.
Le jeu: L'activité quotidienne, la vente. Avoir une activité bien ciblée et une équipe bien formée est un bon point de départ. Il n'y a plus qu'à être bon sur le terrain, en situation, dans la chaleur de l'action. Le chef d'entreprise se transforme en vendeur impitoyable. Au moment de passer à l'action, il est au meilleur de sa forme, motivé et déterminé. Tous ses sens sont en éveil pour trouver comment capter le client. Il se bat pour écarter les concurrents, et isoler les clients. Il cherche à vendre ses produits le plus cher possible, en faisant le moins de concession possible. Une seule chose l'obsède, sa marge.
Les phases de debriefing : A la fin de la journée, le chef d'entreprise fait le point avec son commercial. Qu'est ce qui bien fonctionné, et qu'est ce qui n'a pas fonctionné? Comment améliorer la marge lors de la prochaine session? Y avait-il autant de bons clients que prévu? Y avait-il une grosse concurrence? Cela vaut-il le coup de revenir?Quelles sont les caractéristiques des clients et des concurrents rencontrés? Comment être plus efficaces contre eux une prochaine fois ?
Le joueur de poker est un produit.A ses débuts, le joueur de poker peut-être comparé à un entrepreneur qui risquerait ses propres capitaux dans son activité. Si ce petit entrepreneur réussit à démontrer une activité solide et réussit à la faire connaître, il peut attirer des investisseurs. Les investisseurs peuvent miser sur un joueur de façon ponctuelle ou sur le long terme, en échange d'un intéressement sur les résultats (stacking), ou en échange d'affichage publicitaire ou d'exploitation de l'image (sponsoring). Dans les deux cas, cette augmentation de capital peut changer radicalement la donne pour le joueur. S'il est stacké, le joueur de poker diminue le risque, vu que l'argent qu'il investit n'est plus le sien. S'il est sponsorisé, il joue carrément sans risque, et tout l'argent qu'il gagne va directement dans sa poche. Cela peut aussi améliorer ses conditions de travail, de déplacement, de logement. Il peut recruter pour améliorer son équipe (coach physique, mental,technique, agent, etc...). Il va aussi pouvoir jouer à des limites plus importantes, et augmenter ses revenus potentiels s'il continue à gagner. Les parties sont plus difficiles, mais si le risque est nul, cela s'aborde de façon différente. En contre-partie, le joueur aura sans doute des obligations : séances, photos, interviews, jouer des tournois promotionnels...
Avec l'augmentation du phénomène poker, les industriels du poker ont de plus en plus d'argent à investir pour essayer de gagner des parts de marché. Et leur meilleur support, à l'instar des autres sports, sont les meilleurs joueurs ou les joueurs les plus charismatiques.
Les plus grosses stars du poker, tout comme les sportifs les plus charismatiques peuvent parfois gagner plus d'argent en provenance de leurs contrats avec les annonceurs qu'avec leur activité première, mais cette poignée de joueurs représente la partie émergée de l'iceberg. Les petits grinders, ces joueurs besogneux qui jouent des heures et des heures pour dégager un maigre profit sont aux stars du poker ce que les artisans sont aux multinationales. Faire une perf au poker, c'est comme décrocher un contrat exceptionnel. Cela permet de faire vivre l'entreprise quelques temps. Sur le long terme, seules les structures équilibrées et performantes survivent.

Commentaires
très bon analyse de l'aspect pro et financier du métier de joueur de poker. comment contacter l'auteur? Citer
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