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An american poker dream
Écrit par Jeremy
VegasJournal d'un joueur de poker amateur, des tables à quelques centimes jusqu'à un event des WSOP.
Quand Everest a lancé ses satellites WSOP, au printemps 2008, je jouais depuis moins d'un an et demie. Mon seul fait d'armes, la win sur un 1 jeton un siège devant quelques 700 joueurs. Youpi. J'apprenais à la dure sur des SNGs à quelques centimes et des tables en cash, sans trop me poser de questions.
Cash in, SNGs, session de cash farfelues, craquage, cash in, craquage, cash in... et roulez jeunesse. Au bout d'un moment un minimum de bon sens a fini par me faire gagner sur le moyen terme, en SNG low limit, un peu comme l'image des cent singes sur cent machines à écrire qui finiraient par pondre du Shakespeare. Cependant je finissais toujours par trouver n'importe quel spot pour me cramer. C'était avant que je ne connaisse la définition du bankroll ou du tilt. Ma Carte Bleue, elle, porte encore les traces de ces causes perdues.


Le soir où je suis arrivé sur ce sat à 100 $ après une demi douzaine de tentatives à 10 $,  c'était une soirée poker comme une autre, ma copine devant un film et moi avec l'enceinte du home-cinéma dans la tête ou presque, car posée sur mon meuble d'ordinateur. J'ai peu de souvenirs de cette manche niveau jeu - je crois qu'il y avait une centaine de joueurs - surtout des choses très physiques en fait. Un ou deux coups au cœur en passant un coin flip, en étant sauvé par une magic river ou en callant un bluff. Surtout, l'adrénaline qui a commencé à pulser dans mes veines à mesure que j'approchais de la table finale. Quand on est arrivé à 5 joueurs pour 3 packages, j'avais la tête à moitié dans les nuages, j'étais fou.... et short stack, avec moins de 15 BB. Avec à ma droite l'une des stars des MTT chez Everest, lui aussi en mauvaise posture. Je savais qui il était et il savait que je savais - je lui avais rapidement exprimé mon admiration dans le chat. Et le monsieur, sans vergogne, de me piquer allègrement mes blindes à chaque fois qu'il en avait l'occasion. Quand j'ai fini par comprendre ce qui ce passait - je ne disais pas encore "steal" - j'ai répliqué à tapis avec une paire de 6 qui a tenu face à sa paire de 4. Je vous passe le reste, un autre joueur qui sort, moi la tête en vrac, la capture d'écran, la nuit agitée, tout ça tout ça.

Un mois et quelques plus tard… Les hôtels/casinos immenses, les jets d'eau, les néons, la reproduction de la tour Eiffel, les limousines, la chaleur, Fremont Street expérience : comme à la télé, mais en mieux.

Suffle up and deal

ready to play ?Quand je suis passé à la douane pour prendre la correspondance à Minneapolis, et que j'ai donné mon budget jeu au gentil policier qui a pris mes empreintes et ma trogne en photo, il a pas eu l'air confiant. C'est tout ? Ben oui, c'est tout, j'ai un package 3500 dollars dont 1500 réservés pour un tournoi, pas un rond de côté, j'ai même revendu 2 jeux vidéos avant de partir, dans le doute.

Ce qui explique que je me suis tenu loin des tables high roller, j'ai pas osé allé jouer au Bellagio ni au Ceasar's, j'avais la trouille. J'ai fait 2-3 petits casinos, choisis pour m'amuser et en me disant que la compétition serait moins rude. Je n'ai pas d'histoire de fesses ou de stups à raconter, juste un aperçu du poker lambda, tel qu'un joueur moyen et en package pourrait le voir, avec des étoiles plein les yeux.

Je me souviens du O Shea's de Harrah's, ambiance très spring break, des nanas en goguette, des enterrements de vie de garçon, des familles entières de touristes d'1 ou 2 jours… des étudiants qui viennent fêter la fin des cours et jouent plus ou moins bourrés... en couple, entre potes, pour le fun. A peu de choses près, le quotidien de Las Vegas, quoi. A Vegas, tout le monde a l'air d'être en vacances.

En cash game, j'ai vu un jeune homme pousser son futur beau père à tapis – le mariage devait avoir lieu dans six semaines – sur un tableau AQ8Tx pour plus de 100$. Le beau-père s'est tâté un loooong moment – t'es sûr que tu veux épouser ma fille ? – et a suivi. Le jeune a retourné 22, son beau-père KK… ok, autant pour la paix du ménage.

Quantité et quantité de joueurs viennent "juste comme ça". Spotted, en tournoi : "Ben moi je travaille avec la terre, j'ai besoin qu'il pleuve, là il fait sec depuis un moment, mon boss m'a donné 2 jours de congé, je suis venu voir Vegas".

Sachant ça, hé bien… les américains de Vegas, décontractés du stetson, à la fraîche de la clim, (oui, on voit vraiment plein de gens avec des chapeaux de cow boy), les américains de Vegas donc, sont des gens sympas. Sur les tables de base, abordables, beaucoup ont des notions d'odds (probabilités) mais la majorité vient au poker plus pour claquer son argent et s'amuser que chercher à se mesurer et progresser…

Au bout d'un moment ils font les présentations, du style :

– Where are you from ?
– Arizona
– California
– Chicago
– Utah
– Ah ouais moi aussi, je t'ai déjà vu quelque part mais je sais plus où…

…et parlent beaucoup sport. Un match Celtics/Lakers au basket a donné lieu à de belles effusions, et chacun des passages de Tiger Woods, en route pour une nouvelle victoire à l'US open, était suivi avec passion. Pour la petite histoire, c'est autour d'une table que j'ai appris que la France s'était faite étaler par les Pays-Bas à l'Euro.

Une grosse machine

barry greensteinJ'ai pour ma part été inscrit à l'Event 27, l'un des tournois à plus faibles buy in (1500$, 950 euros), tapis de 3000, blindes 25/50, augmentation toutes les heures, et je savais qu'il allait attirer beaucoup, beaucoup de monde. Je n'allais pas me plaindre, je m'en foutais en fait (c'est quoi une bonne structure ?) : c'était l'occasion de vivre quelque chose d'énorme...

Dans les couleurs violet/pourpre/rose foncé, le Rio a pas mal de gueule. Les WSOP se déroulent non pas dans une mais plusieurs salles de leur Convention Center. Il faut savoir que les hôtels ne servent pas qu'à accueillir des gentils touristes, Las Vegas est aussi connue pour héberger chaque année les 6 millions de personnes qui viennent assister à des conférences. Enfin, quand c'est pas la crise.

En conséquence, selon d'où on arrive, le chemin à l'intérieur jusqu'à l'Amazon Room est interminable. On passe par des couloirs grands comme des terminaux d'aéroport, et des halls circulaires dont la surface pourrait héberger une quinzaine de familles. C'est décoré avec goût, dans des tons beiges/marron en pierre de je sais pas quoi. Mythique et un poil déstabilisant, car plus on se rapproche de la salle principale, et plus on voit de marchands de tapis. L'eau en bouteille All In c'est bien joli mais ça n'est jamais que de l'eau refiltrée, pas minérale, et vendue à un prix exorbitant comme toute eau à Vegas. Et je ne suis pas sûr qu'un espèce de mix de protéines pour bodybuilders s'adresse aux joueurs de poker. Ça et quantité d'échoppes de toutes sortes, jusqu'à la boutique officielle proposant T-shirts, sweats, casquettes, jetons souvenirs et babioles estampillées WSOP. Les américains sont champions du hold up légal.

Les WSOP ont des airs d'attraction, vantée par Harrah's en ville sur les billboards, les taxis, etc. On y voit même des familles avec poussettes.

Et on croise des joueurs. Dans les couloirs ou dans l'Amazon Room (des travées entre les différentes zones de tables permettent d'avoir vue sur les tables relativement aisément) ils sont là les Zidane, Nadal, Longo du poker. Au cours de mes différentes visites, j'ai croisé Jennifer Harman, Pépé le Bandit, Phil Helmuth, j'ai obtenu l'autographe de Daniel Negreanu, vu jouer Barry Greenstein, Jennifer Tilly, Antonio Esfandiari, échangé quelques mots avec Remi Biechel, interviewé Ludovic Lacay au milieu de la team Winamax (je connaissais pas les autres...)

One hand can change it all

...Ca fait deux heures et quelques qu'on joue. Tout va bien. Je suis heureux d être là et concentré, j ai repéré la veine du cou du joueur 2 qui pulse quand il est malmené, idem pour le joueur 5 dont la mâchoire se crispe quand il est dans un gros pot et va devoir jeter sa main, j ai réussi a canaliser le djeuns lunettes noires-MP3 agressif direct a ma droite, et je suis parvenu à faire passer mon stack de 3000 a 5000 +. Les jetons sont doux au toucher et je suis bercé par les chiptricks des 2700 joueurs inscrits a cet Event, comme un marrée de jetons qu'on fait cliqueter en même temps. J'ai sorti un joueur avec mon KK under the gun, je pense avoir une bonne image de joueur serré agressif.

Le joueur à ma gauche se fait sortir ; arrive à sa place une nana version obèse et stetson, agressive, qui se met a relancer tous mes bets. Je me retrouve malmené entre le djeuns et elle, je passe un sale quart d'heure. Surtout, la madame, je n'arrive pas à la lire. Je dois lâcher successivement AJ et AQ sur des flops anonymes et j'ai les boules. Jusqu'à ce que je retourne AA. Un premier joueur limpe, les autres couchent, je relance 4bb et elle call donc direct après moi. Nous sommes trois et le pot fait 1200. Je me dis toi, madame, je t'attrape. Le flop donne JTx. Je pousse le pot : mise 1200... et elle m'oppose son tapis, sensiblement égal au mien.

Est ce que j'aurais dû coucher ma main ? J'aurai pu montrer mon AA et me gagner 2 heures de respect par la table entière, j'aurais pu oui, j'aurais dû lire son brelan, ne pas me laisser aveugler par mon irritation. Qu'est-ce que je croyais ? Qu'il allait me sortir un As miraculeux ? Que la dame posait son tapis en pur bluff ? Foutu joueur internet, qui a appris à miser avec le potbet et à réfléchir en 10 secondes. What iz poker ? What iz a read ?

Erreur de débutant. Erreur à la c...

everest vegasC'était mon troisième tournoi live, en comptant un fait la veille en boucherie au O'Sheas et un "clandestin" dans un bar 6 mois avant. Il aura duré 2 heures et demie. J'ai suivi tapis avec ma paire d'As et elle a retourné 1010 pour un brelan de 10. Ni le turn ni la rivière ne m'ont aidé. Je suis sorti quelques minutes plus tard complètement sonné. Pas de happy hand. "Une main peut tout changer" proclamaient cette année les affiches des WSOP. Tu parles, Charles... je n'ai même pas cherché à savoir ma position, je suis sorti parmi les premiers, c'est tout. C'est limite humiliant, c'est la dure loi du poker, alias "l'activité la plus violente qu'on puisse faire assis", et mes fesses sur la commode. J'avais beau être un minimum lucide sur mon niveau (zéro stratégie, zéro tentative de lecture) et mes chances, sur la structure aussi, j'avais quand même envie de faire mieux que ça. 7 ou 8000 bornes pour venir se faire sortir sur AA par une cow-girl sur le retour, j'y pense encore, et ça fait mal par où ça passe.

Il me restait le Grand Canyon en hélico pour me consoler - j'avais choisi la date du vol après l'Event justement dans l'éventualité d'avoir à éponger mes larmes -, mais je ne pouvais pas partir de Vegas comme ça. Impossible. N'importe quel pékin est capable de faire un minimum de ronds à Vegas, alors pourquoi pas moi ? 

Le lendemain, sur Fremont, arrivé trop tard pour participer à un tournoi sympa au Binion's, je me rabattu sur un tournoi à 40 joueurs au Golden Nugget pour un buy-in à 65 $ + add on à 40$, et une structure un poil moins intéressante mais tout à fait correcte selon mes standards de l'époque.  Quand je pense qu'aujourd'hui je suis les High Stakes Poker, que j'ai même gardé un jeton de cash et que je "les" ai vu en utiliser... (c'est mon côté fleur bleue).

Bref, j'ai essayé de jouer du mieux que je pouvais. Me souviens d'un coup où la moitié de la table a limpé, alors j'ai fait pareil en fin de parole avec 8T - c'est donc que j'avais quelques notions -  pour flopper ma suite et embarquer une hauteur As et kicker faible jusqu'à lui prendre son tapis. Ship it. A la première pause, j'étais bien, j'ai failli ne pas prendre l'add-on avant de me dire what the heck, t'as qu'une vie et tu reviendras pas tous les ans. Et puis c'est passé. Jusqu'au moment inévitable où ce n'était plus que du transfert de masses et où j'ai commencé à entendre parler de "chop" (deal).

Tout ce que vous voulez, les gars ! en passant la bulle j'ai déjà gagné de quoi racheter mon jeu vidéo préféré et me faire un dernier tournoi (je ferai le lendemain un tournoi à 120 $ au Mirage en sortant peu avant la bulle) ! Finalement, on s'est arrêtés à 4 joueurs et j'ai pu prendre quelque chose comme 750 - 770 dollars.

Oouf. J'ai eu mon happy hand après tout. Mon american poker dream.

Me voilà, un an plus tard, inscrit dans un club de poker, à lire de la stratégie et à essayer de gérer ma bankroll. Je vois le plus gros de la rédaction de ChipLead partir à Vegas dans quelques jours et je les envie. Je suis mordu, irrémédiablement accro.

Vegas, on en a pas fini tous les deux.

Cet article fait partie du magazine Chip Lead Poker no 2


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