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World Series of Poker - November 9 : quand la Marseillaise s’invite au Penn & Teller.
Écrit par Michael Dogliani |
Milieu de matinée au Rio All-Suite Hotel and Casino de Las Vegas, nous sommes le 7 novembre et il plane comme un parfum de dollars au dessus du brouhaha régulier des machines à sous. Le célébrissime casino des W.S.O.P est plein à craquer, et en plus de son affluence habituelle vient s'ajouter une foule de touristes venus spécialement pour l’occasion assister au plus prestigieux tournoi de poker au monde.Tout vous hypnotise dans un casino à Vegas, et neuf heures de décalage horaire rendent parfaitement au centuple cet effet à la fois de torpeur et d’émerveillement qui vous gagne. Je me laisse donc diriger tranquillement en rêvassant vers le point de rendez-vous fixé au kop français par Everest Poker. Dans le fourmillement des lieux, au fur et à mesure que l’on se rapproche, on distingue de plus en plus de maillots bleus, modèle équipe de France 98, aux couleurs d’Antoine Saout. Après 20h de vol et une courte nuit, la réalité d'une journée pas tout à fait comme les autres me rattrape enfin : après avoir gagné un package avec Everest, je suis invité all-inclusive à Las Vegas pour - peut-être - assister au sacre d'Antoine Saout : le premier français en table finale des WSOP depuis Marc Brochard en 1998 ! Direction le Q.G... Arrivé sur les lieux, distribution du parfait équipement du supporter français : maillots, écharpes, casquettes ; on revêt les couleurs nationales en réalisant vraiment pour la première fois à quel point la présence du jeune français à ce stade de la compétition est historique. Du bleu, banc, rouge s’il vous plaît lors d’un november nine !Les mines sont certes usées par le voyage de la veille, mais les yeux restent toujours grands ouverts malgré la fatigue devant le gigantisme des lieux et de l’évènement qui se prépare. Les troupes se rassemblent peu à peu autour du petit-déjeuner et j’en profite pour aller à la rencontre de cette cinquantaine de personnes qui a fait le déplacement pour encourager Antoine. Pour la plupart il s'agit des vainqueurs du package Everest "Allez Antoine!" ainsi que de leurs invités, une population plutôt jeune et mixte. On retrouve aussi la team organisatrice d'Everest, la presse et les proches d’Antoine. Tout ce joli monde se mélangeant dans une ambiance conviviale. A une table on discute autour des chances de Saout de remporter le trophée et sur un Phil Ivey short stack lui aussi : « il ne faudrait pas qu’il double... si Ivey saute, Antoine a peut-être ses chances pour aller plus loin, on le saura assez vite ». Tout le monde rêve d’un exploit Saout dans un optimisme bon enfant, on y croit jusqu’au bout ! Au cœur de l'Arène... Il est l’heure pour moi de récupérer ma carte presse et de me diriger vers l’épicentre où tout converge aujourd'hui : le Rio's Penn & Teller Theater.Ma « green card » en main et tout absorbé à la contempler, je bouscule presque un photographe surgi de nulle part, quand un véritable déboulé médiatique m’arrive droit dessus, escortant un Antoine Saout pressé et mal à l’aise dans la foule. Un café plus tard, j’assiste enfin à l’arrivée bruyante des supporters français, une vague bleue déferle aux portes de l’arène pokeristique mondiale et fait savoir qu'elle est là, brandissant écharpes et pancartes, donnant de la voix. Retentit alors, devant l’entrée du Penn & Teller, une Marseillaise magistrale, à vous donner la chair de poule, un moment inoubliable et réellement prenant pendant lequel on prend conscience de vivre un moment vraiment particulier en ce 7 novembre 2009. Oui, il y a bien un français dans les november 9 ! Je quitte peu après mes amis et compatriotes qui regagnent progressivement les hauteurs des gradins et me faufile vers l’entrée presse. On contrôle mon identité puis enfin je pénètre dans l'enceinte mythique des W.S.O.P avec la sensation d'entrer dans un sanctuaire. Là, toute votre attention se focalise alors immédiatement sur un seul point : la table télévisée... posée sur le devant de la scène avec ses allures de soucoupe volante, projecteurs, caméras sur rails, armatures métalliques au plafond, écrans géants pour la retransmission. Le dispositif est impressionnant, ça en jette ! L'équipe technique s'affaire tout autour aux derniers réglages alors que les tribunes du Penn & Teller se remplissent doucement. Le kop français s'est retranché sur les hauteurs et teinte de bleu une partie des gradins. Les supporters des différents finalistes commencent à se faire entendre, c'est un Penn & Teller bondé qui accueille la grande finale dans une véritable arène télévisée. Chaque clan porte haut les couleurs de son protégé, avec une dominante de jaune qui remplit l'espace par la présence majoritaire dans l'amphithéâtre du bouillonnant fan club de Joe Cada. Un public jeune et déchaîné, venu pour la plupart des campus universitaires du Michigan pour soutenir leur tout jeune champion d’à peine 23 ans. On me place idéalement au premier rang de l'amphithéâtre, à 10m seulement de la table finale. En attendant la présentation des finalistes, c'est le vétéran Barry Shulman qui inaugure la cérémonie d'ouverture suivi du Hall of Fame au grand complet dont Doyle Brunson ; puis de Chris Ferguson ou encore Daniel Negreanu. J'ai aussi le grand plaisir de pouvoir admirer de près "The Poker Barbie", la plantureuse Lacey Jones dans ses interviews et son délicieux décolleté, toute de rose vêtue, dans une superbe robe aux côtés d'un Jack Effel habillé en men in black, toujours plein d'humour et n'hésitant pas à jouer avec le public pour chauffer la salle. Show à l'américaine garanti ! Les joueurs ont enfin pris place les uns après les autres sous les ovations du public et il règne une ambiance survoltée avant que ne retentisse le solennel et traditionnel "shuffle up and deal!". Cada et Shulman discutent en attendant le top départ. Entre les deux, Antoine Saout, mâchant son chewing-gum silencieusement, concentré, petits sourires crispés et polis quand les regards se croisent ou si on lui adresse la parole ; il se met en retrait, il attend, déjà immobile, il esquisse de temps en temps un geste furtif pour essuyer ses mains moites sur son jean ou s'étirer. Le visage est fatigué, les yeux cernés par la fiesta de la veille qui s'est terminée tard dans un club du Rio, mais il se dégage déjà du jeune breton toute la sérénité dont il fera preuve durant les 18 heures de jeu passionnantes qu'il va faire vivre à tout le poker français réuni derrière lui.C'est comme si la pression glissait littéralement sur Saout, qu’il s’agisse des jours plutôt festifs qui précédèrent la finale ou bien une fois assis à la table. Juste bluffant de sang froid, de simplicité, et de modestie, dans sa manière d'aborder les choses, de les prendre comme elles viennent, c’est à dire dans un rush perpétuel depuis septembre... Au fait, il dort quand le bonhomme? Au cœur de l'action... La partie démarre doucement, il faudra attendre la 28ème main et le énième bâillement de Doyle Brunson pour voir le premier showdown, mais quel showdown ! Roi-Dame dépareillés pour Akenhead, As-Roi pour Buchman. Le croupier donnera un roi à la turn, suivi... d’une dame à la river ! Délire dans les tribunes! Les supporters anglais font trembler le Penn & Teller. Darvin Moon et Phil Ivey se positionnent plutôt en observateur alors que Saout semble rentrer dans une stratégie de 3-bet. Vient alors le premier grand frisson côté français lorsque Saout parvient à doubler son tapis avec une double paire J-2 vs le A-4 of de Moon. Une véritable liesse s'empare alors du camps français, ivre de joie, près de moi Jules Lavie journaliste de France Infos me fait partager ses prises de son pour la radio. "Ils me le passent au prochain flash, c'est la première fois que l'on retransmet depuis un tournoi de poker à la radio en France, c'est juste énorme, génial, écoute !" Jack Effel doit souvent intervenir pour demander un peu de silence dans la salle tant se joue autour de l'arène un tout autre combat, mais non moins acharné, entre les divers clans de supporters. A celui qui soutient le plus fort son champion national, les français ne sont pas en reste, d'autant plus que les chants so british du kop d'Akenhead se sont tus depuis que l'anglais, short stack, a quitté le premier la table finale, suivi de près par Kevin Schaffel. Seul un irréductible supporter anglais s'amuse encore à crier "SAAOOUUUT!!!" pendant les temps morts de la partie comme un loup hurlerait à la lune, ce qui déclenche à chaque fois le rire de toute l'assistance, ainsi que les commentaires amusés de Jack Effel qui s'y mettra lui aussi, sourire aux lèvres, quand il commentera plus tard les actions du français à la table.Saaoouuut continue pour sa part son petit bonhomme de chemin, montant à plus de 28 millions à la pause dîner, tandis qu'Ivey reste patient. On pense perdre rapidement Joe Cada de retour à la table mais c'est sans compter sur la chance inouïe de l’américain. Quelle série ! D'abord, un call hasardeux avec AJ face au AK de Shulman le laisse avec à peine plus de 2 millions, avant que plusieurs "double up" rapides (dont un face à Ivey) n'initient ce qui allait être une folle remontée pour le jeune joueur. Saout a quant à lui ralenti son action, pour mieux s'envoler lorsqu’il est payé à tapis par Begleiter et rentre son tirage couleur. Et notre breton de dépasser maintenant les 52 millions en jetons et de prendre la tête, à la stupéfaction générale de ses supporters qui laissent éclater leur joie. Mais le fait marquant de cette finale et le moment qui suscite le plus de réactions dans le public est incontestablement la sortie de Phil Ivey, peu de temps après. Celui-ci a pourtant croqué dans sa « lucky apple » sous le regard bienveillant d'un couple de personnes âgées installé près de lui dans le carré VIP réservé aux proches : ce sont des fans de la première heure et qui l'accompagnent partout où il écume les tables de poker. Ça ne l’empêche pas de nous quitter aux portes d'un record et d'un 10 millions de dollars historique, le AQ de Darvin Moon trouvant sa dame sur le flop contre le AK de Ivey qui ne s'améliorera pas. Des " timber !" fusent alors du public en gage de soutien au bûcheron du Maryland. C'est ce que crient les bûcherons là bas pour prévenir quand un arbre tombe... en l'occurrence, la chute d'Ivey aura été celle qui a fait le plus de bruit. "Bad Moon is rising !" peut-on lire au dos des t-shirt du clan Darvin. Les épisodiques "go logger !, Come On Maaoon !" lancés par ses amis trouvent toujours un écho agacé dans le public, sans doute un peu railleur sur l'accent campagnard de ces gens sympathiques, famille, amis, voisins, curieux, ou aimant tout simplement la bonhomie du personnage qui prend son bain de foule quotidien dans le casino comme tout un chacun. Pour ne rien rater de l'hécatombe qui suit la sortie d'Ivey je décide de monter de quelques rangs et m'assois à côté d'un monsieur à la barbe et aux cheveux grisonnants. On discute un peu sur la partie et je me dis tout bas "qu'ils s'y connaissent bien les américains niveau poker quand même" quand on vient lui demander un autographe et d'être pris en photo. Je suis assis à côté de Tom Mc Evoy ! Entre temps nous perdons Steven Beigleiter, Saout sort Jeff Shulman, puis c'est le tour de Eric Buchman d'être déstacké par le français avant de finalement succomber avec A-5 face au KJ de Moon. Ils ne sont plus que trois et Antoine est deuxième en jetons derrière Moon. Le camp français commence sérieusement à y croire, on voit déjà se profiler un H.U Saout vs Moon quand tout s'enchaîne dans la malchance pour Saout. Cada passe une pocket deuce contre les dames du français puis lui assène le coup de grâce peu après avec AK qui trouve un roi à la river face à la pocket 8 d'Antoine. Le peuple "cadadien" exulte une fois de plus alors que tout s'écroule violemment côté tricolore. Une frange alcoolisée des supporters de Cada fout la pagaille et certains se voient même gentiment exclure des lieux par la sécurité. C'en est fini du rêve américain, le tête à tête final portera donc exclusivement les couleurs locales, une grande tristesse s'empare de nous, on pense à sa déception, palpable sur son visage figé quelques instants par le sort. Les larmes coulent dans le groupe des proches et de l'équipe Everest assis derrière lui, on se console, on se congratule aussi. Il est près de 6h du mat et les gradins se sont vidés.Je suis un des rares français à me rendre au Penn & Teller pour assister au dénouement final de ces W.S.O.P 2009 trois jours plus tard. Les français sont peu motivés par ce HU made in USA et finalement pas très concernés par les destins respectifs de nos deux finalistes. Cada estampillé "the lucky box" et le poker certes parfois efficace mais sans véritable finesse d'un Darvin Moon, à qui la réussite n'a pas manqué non plus, ne font décidément pas plus d'adeptes chez nos frenchies. La déception fait peu à peu place à la fierté. Les près de quatre millions de gains et l’extraordinaire performance du breton reprenant tout leur relief dans les esprits. La communauté française du Penn & Teller peut à présent s’en retourner, ils auront fait résonner pour la première fois la Marseillaise dans ce qui demeure actuellement le sanctuaire mondial du poker. Ajouter cet article à vos favoris |